Le LABRRI a eu le plaisir de recevoir Shannon Gouppy (CEDEM, ULiège, Belgique) comme stagiaire à l’automne 2024.
C’était un plaisir de l’avoir au sein de notre équipe!
Voici un texte pour témoigner de son expérience:
Au pays de l’interculturel
Pluralisme. Interculturalité. Interculturalisme. Compétence interculturelle. Dialogue.
Ces mots m’ont accompagné durant ces trois mois passés à Montréal, en tant que stagiaire au LABRRI. Bien sûr, ayant étudié les migration studies, et travaillant en tant que doctorante au Centre de recherche d’Etude de l’Ethnicité et de la Migration (CEDEM) en Belgique, ces mots n’étaient pas nouveaux pour moi. En revanche, travailler avec ces termes, les triturer, les décortiquer et les appliquer à des cas plus concrets m’a permis de m’en saisir, de me les approprier et approfondir ma compréhension, en tant que chercheuse, mais aussi en tant que citoyenne. L’univers interculturel s’est donc élargi pour moi et m’a permis de faire de nouvelles découvertes.
Nous vivons dans des mondes sociaux pluriels, complexes, diversifiés. Il semblerait que l’ère actuelle soit à la « super-diversité » (Vertovec, 2007), à la diversification de la diversité. Face à cette diversification des sociétés, différentes approches et modèles du pluralisme sont alors développés et nourris par divers·e·s acteur·ice·s. Au niveau politique par exemple, cela se traduit par les projets politiques de multiculturalisme ou d’interculturalisme, comme c’est le cas au Québec. Ce modèle interculturaliste n’est pas un synonyme de « l’approche interculturelle », sur et avec laquelle travaillent notamment les chercheurs et chercheuses du LABRRI, selon différents angles d’approche. C’est ce que j’ai d’ailleurs pu découvrir le 22 novembre dernier, à l’occasion de la journée d’étude du LABRRI dédiée à l’interculturel et aux compétences interculturelles. L’approche interculturelle se penche plutôt sur le dialogue, le rapprochement et la médiation par les interactions, car les écarts de communication mènent à des exclusions. L’interculturel est un courant de pensée parmi d’autres, pour penser et « faire » le pluralisme, qu’on pourrait aussi nommer le « courant dialogue » (White, 2017).
Aujourd’hui, en Amérique du Nord et en Europe en tous cas, qui sont les contextes dans lesquels j’ai évolué en tant que personne et jeune chercheuse ces derniers mois, nous sommes les témoins d’une hostilité plus ou moins marquée à l’encontre du pluralisme et de la diversification de nos sociétés. Les exemples sont nombreux : racisme de plus en plus décomplexé envers les personnes racisées et/ou migrantes dans certaines sphères publiques et politiques ; durcissement de frontières et des politiques migratoires menant à de déplorables tragédies ; défense plus ou moins subtile d’une identité blanche qui serait menacée ; etc. Face à ces attaques, directes ou indirectes, contre l’intégrité physique et la dignité de certaines personnes minorisées, des militants et militantes (entre autres) se mobilisent et œuvrent pour plus de justice sociale. Dans le cadre de ma thèse, je m’intéresse plus particulièrement aux approches et pratiques anti-racistes en Belgique francophone. Ce qui m’intéresse plus spécifiquement, ce sont ce que j’appelle pour le moment la « construction de convergences », face aux polarisations et fragmentations sociales.
Me pencher davantage sur les approches interculturelles et partir à près de 5600km de chez moi et de mes terrains de recherche m’a permis de prendre un certain recul sur ce que j’étudie. En observant des pratiques militantes en contrepied de ces polarisations et fragmentations, mon intérêt se porte en fait sur le « faire-ensemble », afin de co-construire un meilleur vivre-ensemble, au travers de l’étude du champ antiraciste à la belge. En ce sens, les idées – chères aux interculturalistes – de dialogue, d’écoute, d’entente, et j’en passe, transparaissent dans certaines de mes observations en terrains anti-racistes, sans qu’elles ne soient nécessairement nommées d’« interculturelles ». Je réalise ainsi que dans certains contextes, notamment dans certains processus de coalition et d’alliance anti-racistes, transparait ce que Bob W. White a appelé au détour d’une de nos conversations une certaine « vibe interculturelle ».
Bien sûr, le champ anti-raciste belge est très hétérogène. Certain·e·s militant·e·s anti-racistes mettent davantage l’accent sur les systèmes de pouvoir à l’œuvre, tel que le racisme systémique, les positions et les rapports de pouvoir au sein de ces systèmes et ce que ça implique de manière concrète, en termes d’expérience vécue de racisme et discriminations par exemple, afin de les combattre. D’autres militant·e·s privilégient la reconnaissance et la valorisation des diversités et/ou les échanges interculturels (et oui, certaines associations utilisent aussi ce nom en Belgique !). Ces stratégies ne sont bien sûr pas exhaustives ou aussi tranchées que cette formulation de phrases peut laisser penser. Au contraire, les frontières entre approches peuvent être fines et flexibles. Ainsi, en pratique, je perçois des intrications entre approches critiques, celles axées sur la reconnaissance des diversités et des pratiques tendant vers l’interculturel. Evidemment, cela dépend des circonstances.
En effet, les approches interculturelles et anti-racistes ne sont pas toujours inconciliables, que du contraire. C’est notamment un des grands apprentissages que je retire de mon séjour au pays de l’interculturel, à Montréal, dans le laboratoire de recherche LABRRI, en collaborant au projet « Dialogues sur la Discrimination »[1]. J’ai principalement travaillé sur le développement du modèle théorique « de maillage » qui théorise les intersections entre approches anti-racistes et approches interculturelles avec Maude Arsenault. Un article scientifique en anglais, co-écrit avec Maude Arsenault et Bob W. White, devrait d’ailleurs être publié prochainement à ce sujet. Ce projet s’inspire notamment du modèle 3D de Bob W. White (2017). Trois grands liens, ou mailles, composent ce modèle de maillage : complémentarité, évolution et compétition. Le lien « complémentarité » en particulier me semble stimulant : il se concentre sur les objectifs et intérêts communs aux deux approches pour plus de justice sociale et pour le projet pluraliste. Ce modèle a été développé dans le contexte québécois, je me demande ce qu’il donnerait dans le contexte belge, plus particulièrement francophone. Comment se traduit cette complémentarité des approches sur le terrain, en particulier dans les champs des luttes sociales ? Qui la défend ou la pratique sans mettre les mots ? Favoriser la complémentarité des approches permettrait-il davantage de collaborations, coalitions, alliances, et donc, de constructions de convergence ? Cela permettrait-il de tendre vers plus de justice sociale, et ce, de manière concrète ?
Je reviens donc sur le sol belge, armée de nouvelles connaissances, savoir-faire et savoir-être (comme nous en avons si bien discuté lors de la journée d’étude😉) et avec des pistes de réflexion et d’analyse plein la tête. La prochaine étape ne sera certainement pas la plus aisée : mettre de l’ordre dans cette forêt de morceaux d’idées, et les attraper pour les cristalliser par l’écriture. Une chose est sûre en tous cas : de retour de ce séjour au pays de l’interculturel, j’emmène dans mes bagages des traces durables pour ma pratique de jeune chercheuse, ainsi que quelques concepts teintés d’interculturel, en plus de mes bouteilles de sirop d’érable.
Arsenault, M. (2024). Analyse réflexive de l’émergence du projet « Dialogue sur la Discrimination ». Alterstice, 12(2), 63-75.
Vertovec, S. (2007). Super-diversity and its implications. Ethnic and Racial Studies, 30(6), 1024‑1054. https://doi.org/10.1080/01419870701599465
White, B. W. (2017). Pensée pluraliste dans la cité : L’action interculturelle à Montréal. Anthropologie et Sociétés, 41(3), 29‑57. https://doi.org/10.7202/1043041ar
[1] Pour avoir une idée plus précise de l’origine et du développement de ce projet, voir l’article de Maude Arsenault : Arsenault, M. (2024). Analyse réflexive de l’émergence du projet « Dialogue sur la Discrimination ». Alterstice, 12(2), 63-75.
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